Xiaomi : radiations illégales, garantie confisquée et surveillance chinoise – l’enquête sur les pratiques du géant du smartphone low-cost en Europe

Le 22 Juin 2026 
Par Mao Kun Ting (TM)

Pendant des années, Xiaomi a conquis le marché européen avec la promesse de specs haut de gamme à prix cassés. Derrière ce succès commercial, les documents officiels révèlent un système de contournement des règles sanitaires, une instrumentalisation systématique de la garantie légale et des dispositifs de contrôle qui interrogent sur la souveraineté numérique des utilisateurs.


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Si les freins d’une voiture lâchent, le constructeur rappelle le véhicule et remplace physiquement les pièces défectueuses.
C’est une exigence fondamentale de sécurité des consommateurs.
Mais lorsqu’un géant technologique multinational découvre que le smartphone collé à l’oreille ou glissé dans la poche émet des niveaux illégaux de rayonnements électromagnétiques, la réponse est tout autre.


Dans les dossiers réglementaires européens consultés, Xiaomi n’a pas procédé à des rappels matériels. 

L’entreprise a préféré attendre, parfois 18 à 20 mois, avant d’envoyer des mises à jour logicielles conçues pour brider la puissance d’émission des antennes. Le tout assorti d’amendes administratives souvent dérisoires au regard de son chiffre d’affaires.


Ce modèle, documenté par plusieurs autorités européennes, interroge sur les limites du « low-cost » quand il touche à la santé publique, aux droits des consommateurs et à la protection des données.


Le Phonegate : quand les tests de radiation révèlent des dépassements systématiques


Le scandale dit du « Phonegate » trouve son origine dans les contrôles réalisés par l’Agence nationale des fréquences (ANFR) en France.
Les autorités ont progressivement abandonné les anciens protocoles de test à 15 millimètres du corps – une distance héritée de l’époque des étuis ceinture – pour adopter des mesures à 5 millimètres, plus représentatives de l’usage réel : téléphone contre la peau ou dans une poche serrée.


L’effet physique est significatif. Selon la loi physique du carré inverse, la proximité multiplie l’exposition. Un appareil conçu pour passer juste sous la limite à 15 mm peut largement la dépasser en contact direct.


Les résultats publiés par l’ANFR sont explicites. Pour le Redmi Note 5, le débit d’absorption spécifique (DAS ou SAR) mesuré au niveau de la tête atteint 2,08 W/kg, dépassant la limite légale européenne de 2,0 W/kg pour la tête et le tronc. Pour le Mi Note 10, la valeur annoncée dans la notice (1,392 W/kg au tronc) s’est révélée, lors des tests en conditions réelles, à 2,45 W/kg – un dépassement de près de 25 %. Le Poco X3 affiche quant à lui un DAS tronc de 2,67 W/kg et un DAS membre de 5,49 W/kg, très au-dessus de la limite de 4,0 W/kg pour les membres.


Ces chiffres ne relèvent pas d’un effet thermique immédiat comparable à un four à micro-ondes, mais d’un échauffement localisé des tissus biologiques. L’Union européenne a fixé ces seuils précisément pour éviter tout dépassement des capacités de thermorégulation du corps humain.


Face à ces non-conformités, Xiaomi n’a pas rappelé les appareils. L’entreprise a opté pour des mises à jour logicielles qui réduisent artificiellement la puissance de transmission des modems.
Ces correctifs, déployés parfois après de multiples tentatives infructueuses, ont nécessité jusqu’à 18 à 20 mois dans certains cas. Pendant cette période, des milliers d’utilisateurs, dont des adolescents particulièrement ciblés par les modèles gaming, ont continué à utiliser des appareils émettant au-delà des seuils légaux.


L’amende infligée par l’ANFR pour le Poco X3 s’est élevée à 7 500 euros – un montant qualifié de « erreur d’arrondi » par les observateurs, au regard des revenus annuels du groupe, proches de 30 milliards de dollars à l’époque.


La garantie légale européenne détournée : le cas italien


Le contournement ne s’arrête pas à la conception hardware. Une fois les appareils en circulation, la gestion des pannes révèle une autre stratégie.


En juillet 2022, l’Autorité italienne de la concurrence et du marché (AGCM) a infligé à Xiaomi Technology Italy S.r.l. une amende de 3,2 millions d’euros.
L’enquête a mis au jour des pratiques systématiques visant à entraver l’exercice de la garantie légale de conformité prévue par la directive européenne 2019/771.


Cette garantie impose au vendeur de réparer ou remplacer gratuitement tout bien défectueux pendant deux ans, sans frais pour le consommateur, y compris les frais de diagnostic.


Or, selon les constatations de l’AGCM, les centres de réparation Xiaomi refusaient régulièrement d’honorer cette obligation lorsque le téléphone présentait des micro-rayures esthétiques – parfois inférieures à 5 millimètres de long et 0,05 millimètre de large, invisibles à l’œil nu à un mètre de distance.
Ces traces, résultant d’une usure normale, étaient utilisées comme prétexte pour conditionner la réparation du défaut interne (carte mère, écran, batterie) à la prise en charge, à la charge du client, du remplacement du châssis.


D’autres pratiques ont été documentées : facturation illégale de frais d’inspection et d’expédition lorsque le technicien déclarait « aucun défaut trouvé », et cycles de réparation interminables (jusqu’à trois mois) privant les utilisateurs de leur outil de communication.


L’AGCM a qualifié ces méthodes d’obstruction délibérée aux droits des consommateurs.


Le verrouillage du bootloader et le contrôle de l’écosystème


Avec le déploiement d'HyperOS, successeur de MIUI, Xiaomi a considérablement durci les conditions de déverrouillage du bootloader – la porte d’entrée permettant d’installer des systèmes d’exploitation alternatifs et de supprimer les applications préinstallées.


Les nouvelles règles imposent une limite stricte : un seul appareil par an par compte utilisateur.
L’accès au code de déverrouillage nécessite désormais de passer par l’application Xiaomi Community et d’atteindre un certain niveau d’engagement (niveau 5), avec des quotas serveur arbitraires qui bloquent souvent les demandes. 
Note: Le niveau d'engagement n'est pas confirme par Xiaomi, mais nos recherches prouvent que cela ne fonctionne pas quel que soit le niveau. 


Plus sévère encore : les modèles destinés au marché chinois et importés en Europe sont, dans la plupart des cas, définitivement verrouillés. Le déverrouillage n’est possible que sur présentation d’une carte d’identité citoyenne chinoise valide. 


Ces restrictions transforment l’acheteur en locataire d’un écosystème dont le fabricant conserve le contrôle exclusif. 

Elles empêchent notamment la suppression de composants logiciels dont la finalité soulève des questions.


Données de santé et transfert vers la Chine


En janvier 2024, l’organisation de défense des droits numériques noyb (None of Your Business) a déposé une plainte GDPR en Grèce contre Xiaomi concernant l’application Mi Fitness, utilisée par des millions d’Européens avec leurs bracelets et montres connectées.


L’application transmet des données biométriques extrêmement sensibles – rythme cardiaque en continu, cycles de sommeil, itinéraires GPS, nombre de pas, calories – vers des serveurs situés à Pékin.


Xiaomi invoque des clauses contractuelles types (Standard Contractual Clauses) pour justifier ces transferts.
Mais noyb rappelle que la législation chinoise sur le renseignement national (2017) et la loi sur la sécurité des données obligent les entreprises chinoises à coopérer avec les autorités de renseignement. Une clause contractuelle entre filiales ne peut primer sur une obligation légale souveraine.


Le risque invoqué : des données de santé et de localisation d’un citoyen européen pourraient, théoriquement, être accessibles aux services de renseignement chinois sans que l’intéressé en ait connaissance ni recours.


Capacités de censure dormantes


En 2021, le Centre national lituanien de cybersécurité a publié une analyse approfondie du firmware du Mi 10T 5G.
Les experts ont découvert des modules logiciels capables de détecter et de censurer 449 termes associés à des sujets sensibles en Chine : « Free Tibet », « Long live Taiwan independence », références au mouvement démocratique de 1989, etc.


Xiaomi a répondu que cette fonctionnalité était désactivée pour la région européenne.
Le rapport lituanien précise toutefois que le code reste présent dans le firmware et qu’il pourrait être activé à distance via une mise à jour silencieuse, sans intervention ni consentement de l’utilisateur.


Associé au verrouillage du bootloader, ce dispositif rend toute vérification ou suppression par l’utilisateur extrêmement difficile.


Un modèle économique et politique


L’ensemble de ces pratiques dessine un portrait cohérent. Des économies réalisées sur la conception hardware (antennes, blindage) permettent des prix attractifs et une conquête rapide de parts de marché.
Les coûts de mise en conformité sont reportés sur les utilisateurs via des mises à jour dégradant les performances ou via des obstacles administratifs à la garantie. Parallèlement, le contrôle logiciel et les flux de données renforcent la position du fabricant et, par extension, celle des autorités du pays d’origine.


Les amendes, lorsqu’elles sont prononcées, restent souvent sans commune mesure avec les bénéfices tirés de ces stratégies.
La question posée par les associations de consommateurs et les autorités de protection des données est simple : ce modèle est-il compatible avec les exigences européennes en matière de santé publique, de protection des consommateurs et de souveraineté numérique ?


Les dossiers ouverts en France, en Italie, en Grèce et les analyses techniques réalisées dans d’autres États membres continuent de s’épaissir.
Pour des millions d’Européens qui ont choisi Xiaomi pour son rapport qualité-prix, la facture réelle – sanitaire, financière ou en termes de contrôle sur leur propre appareil – pourrait s’avérer plus élevée que le prix affiché sur l’étiquette.


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Cet article s’appuie sur les documents réglementaires et les enquêtes officielles cités (ANFR, AGCM, noyb, Centre national lituanien de cybersécurité, Phonegate Alert). Les faits présentés sont publics et vérifiables. Xiaomi n’a pas répondu aux sollicitations dans le cadre de cette synthèse.